Hannah Jickling & Valerie Salez
Un retour sur: Snow shoveling / Pelleter la neige
Performances
Projet se déroulait du 13 au 27 février 2005 au square Viger et dans la ville de Montréal
Pelleter la neige, des artistes yukonnaises Hannah Jickling et Valerie Salez, est le second projet de la programmation Dis/location: projet d’articulation urbaine de DARE-DARE. Il succède à l’intervention de Doug Scholes au square Viger. Cette fois encore, la question de l’entretien est abordée par une intervention sensible au «climat» urbain du square et des environs.
C’est le premier séjour des «pelleteuses» à Montréal. Elles sont en résidence au centre pour deux semaines. Sans idées pré-conçues, sans attentes particulières et sans préjugés, elles découvrent la ville et elles sondent le territoire, à l’affût d’indices révélant la nature de l’espace public. Nous voici à notre tour à l’affût de leurs traces laissées in situ. Avec un peu de chance, il est possible de voir les pelleteuses à l’œuvre, absorbées par leur travail ou conversant avec les passants. Les réactions à leurs comportements intrigants sont variées. Elles vont de la désapprobation (le geste atypique est vu comme une perte de temps ou une intrusion sur le domaine public), à la participation, de l’inattention polie à la surprise.
Les pelleteuses «ciblent juste». Le petit escalier sculpté dans la neige, rue Viger, qui permet de franchir le muret qui isole le square Viger, en dit long sur la simplicité avec laquelle peuvent être franchis les préjugés en regard du lieu. On vient voir l’aspect du square en hiver, on s’y promène volontiers. Certains y mettent pour la première fois les pieds… En face, l’église Saint-Sauveur, désaffectée, attire l’attention. On y repère un motif sculpté à même les marches enneigées du parvis—espace public traditionnel, s’il en est un—qui rappelle des modes de vie et des valeurs collectives oubliés. Deux rues plus loin, l’escalier monumental des Archives Nationales est rehaussé d’un patron en damier: l’œuvre de fonctionnaires désœuvrés? On a hâte de voir comment les gens «sérieux» qui conservent et interprètent nos histoires personnelles et collectives graviront l’escalier.
En créant des obstacles à la circulation, les artistes posent des gestes ambigus, provocateurs ou potentiellement libérateurs, tels des tas de neige «entravant» la circulation: est-ce source de frustration ou bien prétexte pour s’adonner à un comportement ludique? Elles posent aussi des gestes gratuits et généreux: un grand dessin, sur la neige vaporeuse, de délicats ourlets doucement éclairés par la verrière d’un gratte-ciel. Les pelleteuses remodèlent des bancs de parc, y redonnent accès, rendent le square plus invitant et plus confortable. Elles découvrent, sous la neige, des couvertures abandonnées par des sans-abri: leurs couleurs nous apparaissent étrangement brillantes, tout à coup.
Ainsi, le travail de Jickling et Salez questionne la manière dont la ville «s’entretient». Comment les gestes publics de la municipalité et les gestes individuels des citoyens s’enchaînent-ils pour modifier l’aspect et le fonctionnement des lieux publics et privés? La simple activité de pelleter revêt une dimension où le lieu commun qu’est la ville fait l’objet d’abandons, de réclamations, d’appropriations, de négociations. Le lieu est entravé, détourné de son sens ou de son usage, il est embelli. Les pelleteuses attirent l’attention sur l’ensemble autant que sur le détail, elles autorisent de drôles de comportements, elles proposent des jeux de rôles.
Le geste d’artiste a certainement marqué l’imaginaire et il s’est fait instigateur d’un désir de renouer avec un plaisir simple de l’enfance, inscrit dans la mémoire autant que dans le corps. Pour personnaliser son espace, pour exprimer son altérité. Pelleter comme une forme d’énonciation biographique, comme une adresse à l’autre… Embellir le paysage. Aider son voisin. Faire un damier pour le postier.
Le séjour des pelleteuses est une sorte de dérive dans les microclimats de la ville. Elles explorent le potentiel psychogéographique des lieux, les ambiances, les émotions et les comportements individuels et collectifs, conscients ou inconscients, les leurs au premier chef. Elles composent avec l’aléatoire et l’imprévisible: la météo et autres conditions ambiantes, leurs propres personnalités, leur énergie et celle des autres. En tension entre des pôles contradictoires: aider/nuire, «attaquer»/préméditer, se concerter/agir impulsivement, avec lenteur/rapidité. Sensibles au chaud et au froid, au dur et au mou, au silence, aux bruits de la pelle ou aux bruits assourdissants de la ville. Pour excaver et mettre à jour, ajouter ou soustraire.
Dans leurs micro-interventions ponctuelles, les pelleteuses varient les techniques de perception et d’analyse de sites. On qualifierait leurs interventions, dans le monde de l’art, de «situées», furtives, relationnelles, de «street art», «maintenance art» ou «land art». Elles utilisent la performance, la chorégraphie, la sculpture, l’installation, le web, la création littéraire, la photographie, la vidéo. Le geste de pelleter fournit autant de points d’entrée dans l’art que dans la vie quotidienne. Pourtant, au vernissage familial du 19 février dernier, au square Viger, tout avait l’air si simple. Petits et grands, pelles en mains, travaillant à une œuvre individuelle ou collective. Tous, en tous cas, investis d’un sentiment de pouvoir ou de plaisir. La pelle, comme médium, n’est pas intimidante…
Julie Boivin, mars 2005