Collectif Au travail / At work

Centre d’emploi et de détournement

Un bureau d’emploi et une galerie étaient ouverts en tout temps au square Viger du 24 avril au 3 juin 2006


«Apprentis mécaniciens pour réparations sur camions et remorques.» «Rôtisseur d'expérience, temps plein, responsable de soir.» «Looking for people to work for a nice massage salon. Good clientele.» «Pour faire beaucoup d’argent. Commerce de l’avenir et simplifié. Info : xxx-xxxx.» «Serveuse et barmaid très très sexy et coquine pour petit déjeuner et déjeuner.» «Couturière à temps partiel pour rembourrage en atelier et/ou à la maison.» «Recherche couple dont l'homme sera champigniste et l'épouse cueilleuse de champignon. Salaire pour l’homme 10$/h, pour l'épouse 8$/h.»

«Ce sont des vraies jobs?» constituait la première question que les passants posaient aux membres du collectif Au travail / At work qui se trouvaient aux abords de la roulotte de DARE-DARE transformée pour le projet en centre d'emploi. «Oui, ces offres sont tirées du Journal de Montréal, du 24H ou du Métro.» S'ensuivaient alors des dicussions sur les offres affichées et sur les raisons qui motivaient l'ouverture d'un centre d'emploi en plein square Viger. Du recrutement. Le collectif procédait au recrutement de nouveaux participants.

C’est à l’encontre du système néo-capitaliste et de son secteur tertiaire que s’est consitué ce collectif ouvert à tous. Pour répondre à la dénaturation de l’individu par les forces de production, quelques éléments «délinquants» ont commencé à profiter du temps passé au travail pour agir, intervenir, façonner et transformer les tâches assignées, les outils consignés, les actions prescrites par l’employeur. Des rapports de ces actions (images, sons, etc.) se retrouvaient sur le web ou diffusés lors d’activités artistiques pour encourager de subséquentes interventions et ainsi recruter d’autres employés désabusés. Au moins, le collectif assurait une confidentialité aux participants...

Au square Viger, un membre du collectif avait juché sur le toît de la roulotte un père Noël en vinyle qui se voyait de loin et qui servait d'appât. Les partages de compétences des samedis après-midi servaient encore une fois d'attrait pour les cylistes et les piétons des alentours. La stratégie fonctionnait à merveille, surtout qu’un autre membre offrait un service de mise au point de vélos à proximité de la piste cyclable: une cinquantaine de vélos étaient réparés chaque samedi. Pendant les mises au point, une sexologue donnait des consultations gratuites, une vendeuse faisait échantillonner des produits liquoreux, un architecte paysagiste proposait une pelle et des copeaux de bois pour l'élaboration de parcours ou de sentiers dans le parc, un journalier dans un cinéma faisait du maïs soufflé avec un brûleur à propane. Ces après-midi devenaient l'occasion pour chacun d’eux d'apporter leur travail dans le parc: de déplacer leur lieu de travail dans un nouveau contexte. Le public se prêtait au jeu.

Les soirées festives du vendredi devenaient un prétexte pour le collectif de diffuser les travaux réalisés durant leurs heures de travail ou inspirés par leur job. Un membre restaurateur avait recouvert le côté de la roulotte d'un papier peint avec des motifs inspirés de la marque de commerce d'une multinationale. Une autre membre restauratrice avait ramené du travail des napperons sur lesquels elle avait imprimé son relevé salarial. Une apprentie herboriste préparait sur place des pilules tonifiantes ou contre la gueule de bois et les distribuait dans de petits sacs Ziplock. Une peintre en bâtiment a réalisé une mosaïque immense avec des échantillons de couleurs pour la peinture.

La nature des interventions variait d'un emploi à l'autre. Certains participants décidaient de s'inspirer des tâches assignées pour les modifier ou bien de récupérer les outils pour en détourner l’usage; d'autres élargissaient leur marge de manœuvre et leur zone d'activité. On observait généralement deux types de comportement: un détournement anarchique des tâches et techniques, et une psychologie du travail avec une valorisation de l'employé ou même une stimulation de la productivité.

Le collectif ignorait au départ que son passage au square Viger allait conclure la série de projets diffusés dans le cadre du premier volet de Dis/location: projet d'articulation urbaine. Deux ans plus tôt, cette série initiée par DARE-DARE avait débuté par un chantier de construction de l’artiste Doug Scholes. Durant ces deux ans, le centre a invité des artistes à élaborer l'imaginaire commun, à aménager l'espace collectif, à transformer le parc public en espace de diffusion d'art (en respect avec l'esprit initial du lieu tel que conçu par Charles Daudelin), à replacer le square en réseau avec les parcs de la ville consacrés aux loisirs et à la détente, à réfléchir le lieu dans son contexte urbanistique. Après cette succession d'activités, DARE-DARE a choisi de clore sa programmation avec un effort collectif où le citoyen retrouvait un parc dont les fonctions étaient détournées, redéployées autrement.

Jean-Pierre Caissie, août 2006