Karen Spencer
Un retour sur : dream listener / porteur de rêves / portador de sueños
Interventions
du 25 novembre 2006 au 25 nouvembre 2007
dans la ville
Rencontres avec l’artiste à la galerie Souffles le 8 décembre 2006; à l’atelier d’art du Centre de jour St-James le 4 avril 2007. Lancement d’un livre audio au parc sans nom le 19 octobre 2007. Conférence pendant l’État d’urgence de l’ATSA le 22 novembre 2007.
Partenaires: Centre de recherche urbaine de Montréal, Homeless Nation, Atelier d'art du Centre de jour St-James, Galerie Souffles, Action Terroriste Socialement Acceptable, Conseil des arts et des lettres du Québec.
Blogue du projet: dreamlistener.wordpress.com
L’art s’immisce parfois au sein du quotidien, prend chair, s’incarne. Le projet dream listener/porteur de rêves/portador de sueños de Karen Spencer, présenté par DARE-DARE, est une proposition artistique qui, sous son apparente simplicité, remet en question notre manière d’appréhender et de percevoir l’espace public. Un espace qui, de nos jours, est malmené et de plus en plus limité, réglementé et privatisé. Dans ce contexte, comment la différence, l’altérité peuvent-elles s’y manifester et surtout sous quelles conditions? Loin d’être une proposition théorique, dream listener a permis à Karen Spencer d’éprouver l’espace public et de côtoyer ceux qui quotidiennement tentent de s’y faire une place.
C’est ainsi que durant an, Karen Spencer s’est rendue une fois par semaine au Centre St-James, un centre de jour pour itinérant(e)s situé au centre-ville de Montréal. Dans l’atelier d’art du centre de jour, elle transcrivait un rêve, qu’elle avait fait durant la nuit sur un grand carton semblable à ceux que tendent aux passants les sans abris lorsqu’ils quêtent. Les réminiscences d’un rêve, des bribes de sa «solitude imaginaire»1, émergeait ainsi du sommeil de l’artiste pour être mis en lumière, exposés. Cette prémisse personnelle et intime, permettait à Karen Spencer d’aller en toute simplicité à la rencontre de l’autre. Au fil des jours et des semaines, elle a partagé avec les individus qui fréquentaient le Centre St-James, des récits oniriques et des confidences, leur offrant écoute, attention et reconnaissance.
Imprégnée de ces rencontres, elle descendait, par la suite, dans la rue et exposait son rêve aux passants. Un autre type d’échange débutait alors, prenant parfois la forme d’une discussion, d’un sourire, d’un regard interrogatif ou encore accusateur. Car, Karen Spencer se présentait dans l’espace public en adoptant une posture similaire à celle de l’itinérant, à l’exception près que Karen substituait l’habituelle demande économique par un don onirique. Ce faisant, elle misait sur l’ambiguïté de sa présence pour créer un accroc ténu dans le parcours quotidien des passants et possiblement provoquer une réaction (interrogation, évitement, amorce de dialogue, etc.). Cette ambiguïté est, de surcroît, alimentée par l’abandon de Karen Spencer au cours du projet de son statut d’artiste.
L’intervention dream listener se situe au plus près du quotidien sans toutefois y adhérer totalement; l’artiste créant une ouverture, un espace de subjectivités au sein même de l’espace quotidien. Cette subjectivité est marquée par la mise en valeur de deux facettes de la réalité, le rêve et l’itinérance, qui sont souvent écartés et isolés puisqu’elles ne correspondent pas aux critères normatifs qui ont cours dans notre société. dream listener a donc permis à Karen Spencer d’éprouver de manière effective l’altérité. D’abord, en reconnaissant l’autre en elle-même2 à travers le rêve, puis en allant à la rencontre de sans-abris qui vivaient cet isolement et cette exclusion sociale, faisant figure d’étrangers dans leur propre société3, pour finalement adopter elle-même une posture équivoque dans l’espace public. Karen Spencer terminait ensuite son intervention en déposant son rêve dans un endroit de la ville qui correspondait à son esprit. Ce faisant, elle crée une analogie poétique qui élargit son propos en laissant la finalité de son œuvre indéterminée.
Le projet dream listener met l’accent sur le processus demandant de la part de l’artiste une implication constante et une volonté de persister malgré les doutes et les embûches. Cette réitération quotidienne de mêmes gestes sur une longue période confère à l’intervention une dimension et une portée plus large. Foncièrement humain, ce projet est tissé d’empathie, de compassion, de vulnérabilité, de souffrance, d’entraide et de doutes. Karen Spencer choisit en quelque sorte de mettre sa sensibilité à l’épreuve: d’une part, elle se confronte à des réalités difficiles et, d’autre part, elle prend position dans l’espace public en allant à contre-courant des comportements qui y sont encouragés. Ainsi, Karen Spencer stipule dans son blogue4, qu’un des moments les plus difficiles pour elle, est lorsqu’elle doit s’arrêter, déplier son carton et s’exposer au public. L’instant qui marque précisément la mise en évidence de la présence de l’artiste, la distinction de cette dernière par rapport aux autres. Une action que nous pouvons qualifier selon Jacques Rancière de «dissensuelle» et de politique5. En effet, pour ce dernier, la politique est avant tout une relation entre soi et l’autre, une manière de reconfigurer l’espace qui permet de donner visibilité et parole à ceux qui en étaient privés. À ce sujet, Jacques Rancière stipule : «[La politique consiste] à faire voir ce qui ne se voyait pas, entendre comme de la parole ce qui n’était audible que comme du bruit, manifester comme d’un sentiment d’un bien ou d’un mal communs ce qui ne se présentait que comme l’expression de plaisir et de douleurs particuliers.6»
Ainsi, la manière d’intervenir dans l’espace public de Karen Spencer donne visibilité autant à l’univers onirique qu’à la réalité de l’itinérance. L’artiste accorde également un espace de paroles à certains sans-abris en réalisant avec le Centre de recherche urbaine de Montréal un disque compact qui se présente comme un recueil audio de leurs rêves. Mais au-delà de ces points précis, la présence même de Karen Spencer lors de ces interventions dans l’espace public peut être considérée comme un geste politique. L’espace public théoriquement est un espace ouvert, pluriel, dans lequel la mise en commun est possible. À la lumière de l’expérience de Karen Spencer, il est cependant permis de mettre en doute ces quelques caractéristiques. À de nombreuses reprises, l’artiste s’est fait interpeller par des agents de la paix, sa présence de même que la présentation de ces affiches étaient considérés comme une «nuisance». Cette dernière était donc passible d’une amende (il en va de même pour les itinérants qui occupent un espace «trop longtemps»). La peur d’être arrêtée s’est peu à peu infiltrée en elle, une réticence à aller dans l’espace public s’est même manifestée. Une peur et une fragilité nouvelle qui n’étaient pourtant pas présentes au début du projet. Cette constatation en dit long sur l’état de l’espace public que Karen Spencer n’hésite pas à qualifier de mythe.
C’est ainsi que pour diverses raisons telles la sécurité, l’économie ou encore l’image touristique, des individus qui ne correspondent pas aux critères normatifs sont de plus en plus repoussés. Des interventions comme dream listener aussi ténues soient-elles, permettent de réintroduire la politique dans l’espace public, de le remettre en question pour mieux le repenser.
Annie Hudon Laroche, février 2008
1 Didi-Huberman, Georges, «La solitude partenaire» dans Phasmes, Paris, Les éditions de minuit, 1998, p.27.
2 «Étrangers à nous-mêmes» selon le titre de l’essai de Julia Kristeva.
3 L’expression «insertion sociale» est à ce sujet particulièrement explicite.
4 http://dreamlistener.wordpress.com
5 Rancière, Jacques, Aux bords du politique, Paris, Gallimard, Folio, 1998, 261 p.
6 ibid, p. 244.